Home A la Une Au Mali : l’enfance en vue… trop en vue

Au Mali : l’enfance en vue… trop en vue

Au Mali : l’enfance en vue… trop en vue

Les réseaux sociaux ont banalisé la circulation des images d’enfants, désormais intégrées à une économie de la viralité où la protection passe souvent au second plan.

Tout commence par un geste devenu banal : un smartphone, une connexion, quelques secondes de vidéo. Et l’enfant entre dans le flux numérique. Sur les réseaux sociaux au Mali, son image circule ensuite sans filtre ni véritable contrôle, portée par la logique du partage et de la viralité. Ce qui relevait autrefois de l’intime ou du cadre familial bascule en quelques instants dans l’espace public, où chaque réaction amplifie encore la diffusion. Dans cet écosystème dominé par l’attention et l’émotion, l’enfance se transforme en contenu : visible, partageable… mais rarement pensée en termes de protection. Dans l’univers numérique, l’attention est une monnaie. Et l’enfant, par sa vulnérabilité et la charge émotionnelle qu’il suscite, en est devenu un levier puissant. « L’image de l’enfant, c’est une image qui vend bien », résume Mahamadou Talata Maïga, administrateur délégué de la Maison de la presse. « Elle attire l’attention parce que tout ce qui concerne l’enfant intéresse à plus d’un titre les adultes. »

Ce constat renvoie à une réalité simple : sur les plateformes sociales, les contenus impliquant des enfants génèrent davantage d’engagement. Rires, larmes, situations dramatiques ou attendrissantes deviennent matière à captation émotionnelle. Cette dynamique alimente ce que certains spécialistes décrivent comme une véritable économie de la compassion, où l’émotion devient un outil de visibilité. Abdoulaye Guindo, coordinateur de la plateforme Benbere et formateur en éducation aux médias, en identifie les ressorts : « Les gens le font pour plusieurs raisons. D’abord par méconnaissance des lois. Mais aussi pour le buzz. Ils savent qu’en exposant un enfant, ils vont provoquer des réactions, des partages, beaucoup d’engagement. »

Cette recherche de visibilité s’inscrit dans une logique algorithmique globale : plus un contenu suscite de réactions, plus il est diffusé. L’enfant devient alors un vecteur d’audience, parfois instrumentalisé sans considération pour son intérêt propre. Mais cette dynamique ne repose pas uniquement sur les créateurs de contenus. Elle est aussi alimentée par les publics eux-mêmes. Chaque partage, chaque commentaire, chaque “like” contribue à amplifier la circulation de ces images. Une boucle où la demande et l’offre s’entretiennent mutuellement. Le problème, souligne Mahamadou Talata Maïga, c’est que l’enfant « n’est pas comme un adulte qui a un esprit critique ». Il ne mesure ni la portée ni la permanence de son image en ligne.

Cette logique de viralité ne concerne pas uniquement les scènes du quotidien. Elle s’étend aussi à des contenus plus controversés, qui interrogent directement les limites de ce qui est publiable. Un web-humoriste malien a ainsi été placé sous mandat de dépôt le 18 février 2026, poursuivi pour apologie de pédophilie après la diffusion d’une vidéo largement relayée. On l’y voit enfermé dans une chambre aux côtés d’une fillette, une mise en scène qui a suscité une vive indignation. Au-delà du choc, l’affaire a relancé le débat sur les dérives de certains contenus dits humoristiques et sur la responsabilité des créateurs évoluant dans l’univers numérique sans toujours mesurer la portée de leurs productions. Connu sous le nom de scène Mafa Yélébougou, Mamadou Sanogo s’était construit une large audience. Mais cette séquence a provoqué un tollé, y compris dans le milieu artistique, où plusieurs voix ont dénoncé des pratiques contraires aux règles élémentaires de protection de l’enfance.

Des garde-fous fragiles

Si la surexposition des enfants s’intensifie, c’est aussi parce que les cadres de régulation peinent à suivre. Le numérique, par sa nature décentralisée et instantanée, échappe largement aux mécanismes traditionnels de contrôle.

Au Mali, la protection de l’enfant dans les médias ne repose pourtant pas uniquement sur des principes informels. Elle s’appuie sur un ensemble de textes nationaux et internationaux, notamment la Convention relative aux droits de l’enfant, la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant, ainsi que le Code de protection de l’enfant. À ces dispositifs s’ajoute la charte des professionnels des médias pour le respect des droits de l’enfant, qui rappelle que l’intérêt supérieur de l’enfant doit primer sur toute autre considération. « Il y a des dispositions éthiques et légales qui protègent l’enfant. Mais encore faut-il qu’elles soient respectées », rappelle Mahamadou Talata Maïga.

Dans les médias professionnels, ces règles sont généralement intégrées : anonymisation, floutage, autorisation parentale. Mais sur le web, elles sont loin d’être systématiques. « Les journalistes professionnels font attention. Mais sur le web, ce n’est pas toujours le cas. Les enfants sont parfois filmés sans consentement, parfois dans des situations de traumatisme », observe Abdoulaye Guindo « Aujourd’hui, les photos d’enfants sont utilisées sans aucune autorisation parentale. Des mineurs, parfois témoins de crimes, encore sous le choc ou profondément traumatisés, sont filmés puis diffusés sur des pages Facebook. Pire encore, ils sont interviewés à chaud, alors qu’ils viennent d’assister à des scènes d’une extrême violence », alerte-t-il. Guindo nuance toutefois ses propos : « Il faut toutefois faire la part des choses entre les journalistes professionnels sur le web qui respectent les textes et les autres qui ne les respectent pas toujours. »

Cette absence de cadre effectif ouvre la voie à de nombreuses dérives. Pourtant, la charte impose des règles précises : respect de la vie privée, présomption d’innocence et protection contre toute exposition nuisible. Elle interdit notamment toute production susceptible d’encourager l’exploitation sexuelle ou de porter atteinte à la dignité de l’enfant. En matière de consentement, les principes sont également clairs : toute interview, photographie ou diffusion impliquant un enfant doit être précédée de l’accord de ses parents ou tuteurs, et idéalement du consentement de l’enfant lui-même.

Dans la pratique, ces exigences sont largement contournées dans l’univers numérique. C’est dans ce contexte qu’un autre cas récent illustre les limites du contrôle éditorial. Ouverture Media, avec près de 4 millions d’abonnés sur les plateformes YouTube, Facebook et TikTok, a diffusé une interview liée à des faits sensibles dans laquelle un mineur, témoin du féminicide de sa mère, est intervenu à l’antenne. Dans un communiqué, le média reconnaît un manquement éthique et annonce avoir retiré le contenu moins d’une heure après sa mise en ligne. Mais entre-temps, la vidéo avait déjà été reprise et diffusée sur d’autres comptes, échappant définitivement à son contrôle initial.

À cela s’ajoute une difficulté institutionnelle : la régulation des contenus en ligne reste limitée. Les autorités, comme la Haute Autorité de la Communication (HAC), tentent d’adapter leurs prérogatives, mais le cadre juridique est encore en construction. En attendant, la responsabilité repose largement sur les individus. Entre les règles clairement établies et les pratiques observées sur les réseaux sociaux, le décalage est aujourd’hui manifeste. Au Mali, l’Autorité de Protection des Données à Caractère Personnel (APDP) intervient également dans la protection des données personnelles, y compris celles des enfants. Elle veille à la sécurité et à la confidentialité des informations en ligne, notamment pour les groupes vulnérables exposés aux risques d’exploitation et d’atteinte à la vie privée. L’institution mène aussi des actions de sensibilisation auprès des parents et des jeunes sur les bonnes pratiques numériques, afin de prévenir les abus et renforcer la protection dans l’espace digital

Une identité numérique subie

Au-delà du droit, la surexposition des enfants pose une question plus profonde : celle de leur identité numérique. « Un enfant peut grandir avec une identité numérique qu’il n’a pas choisie », alerte Abdoulaye Guindo. Une image publiée aujourd’hui peut rester accessible pendant des années, voire des décennies. « Lorsque vous publiez la photo d’un enfant, vous ne contrôlez plus l’image », insiste Guindo. Uniforme scolaire, environnement, éléments de localisation : autant d’indices qui peuvent permettre d’identifier un enfant. Dans certains cas, cette exposition peut faciliter des comportements malveillants. Les risques ne sont pas seulement symboliques. « Les réseaux sociaux exposent les enfants à une littérature de la violence, de la haine et même de l’arnaque », ajoute Ismaël Maïga, journaliste et enseignant à l’Ecole Supérieure de Journalisme et des Sciences de la Communication. Le problème dépasse donc la simple image : il concerne l’ensemble de l’environnement numérique.

Entre visibilité et protection

La protection des enfants dans l’espace numérique ne peut reposer sur un seul acteur. Elle implique une responsabilité partagée : médias, créateurs, parents, institutions… et publics. « Il faut un encadrement légal, mais aussi une éducation aux médias », insiste Mahamadou Talata Maïga. Mais encore faut-il qu’ils soient informés. La charte des professionnels des médias rappelle d’ailleurs que l’enfant n’est pas seulement un sujet à protéger : il est aussi un acteur à part entière, doté d’un droit à l’expression. Mais cette participation doit se faire dans un cadre garantissant sa dignité, sa sécurité et son intérêt supérieur. Au fond, la question dépasse la protection. Elle interroge la place de l’enfant dans l’espace numérique : sujet d’information, acteur ou simple outil de visibilité ?

À l’heure où chaque image peut devenir virale en quelques secondes, protéger l’enfance ne relève plus seulement de principes, mais d’un choix collectif. Car derrière chaque vidéo, chaque photo, il y a un enfant en construction, avec un avenir qui ne devrait pas être conditionné par quelques clics.

 Aly Diabaté

Partager sur

Leave a Reply

Your email address will not be published.