Yacouba Sawadogo : «Nous sommes en famille au Mali, mais notre souhait est de rentrer chez nous» 

Contraints de quitter la Guinée à la suite des opérations de refoulement visant l’orpaillage illégal, de nombreux travailleurs Burkinabè se retrouvaient aujourd’hui dans plusieurs lieux à Bamako notamment devant l’ambassade du Burkina Faso. L’un d’eux, Yacouba Sawadogo est revenu, pour La Gazette du Sahel, sur les circonstances de leur départ, les violences et les pertes subies. Il demande aux autorités burkinabè et maliennes de favoriser leur réinsertion socioéconomique.

La Gazette du Sahel : Vous avez été contraints de quitter la Guinée dans des circonstances difficiles. Pouvez-vous revenir sur les conditions de votre départ ?

Yacouba Sawadogo : Nous avons été refoulés sans préavis. Nous étions en plein travail lorsque les militaires sont arrivés et nous ont demandé de quitter les lieux. Ils sont même venus nous agresser pendant que nous travaillions. Cela s’est passé les 28 ou 29 octobre, dans une localité située à environ 15 kilomètres de Siguiri.

Vers 11 heures, nous avons appris que des opérations avaient commencé dans d’autres villages. Certains orpailleurs ont réussi à démonter leurs machines pour les mettre en sécurité, mais d’autres n’en ont pas eu le temps. Leurs équipements ont été saccagés ou brûlés.

La Gazette du Sahel : Qu’est-ce qui, selon vous, a provoqué cette situation visant notamment les orpailleurs burkinabè en Guinée ?

Yacouba Sawadogo : Je pense qu’il y a une dimension géopolitique, mais je ne peux pas connaître tous les dessous de cette affaire. Il faut également reconnaître qu’à un autre niveau, certains comportements n’ont pas été responsables. Nous sommes à l’époque des réseaux sociaux. Beaucoup de personnes publient des vidéos sans mesurer les conséquences de leurs actes. D’autres savent pourtant très bien ce qu’elles font.

La Gazette du Sahel : Vous évoquez également des conditions financières imposées aux orpailleurs. Comment fonctionnait votre activité sur place ?

Yacouba Sawadogo : Lorsque nous travaillions, une grande partie de nos revenus servait à satisfaire différentes exigences locales. En réalité, sur ce que nous gagnions, près de 50% partaient dans les différentes contributions. Il y avait les chefs de terre, les jeunes, les militaires et d’autres groupes qui venaient réclamer leur part au cours de la semaine.

Même lorsque nous voulions voyager, nous devions encore payer certaines sommes. Toutes ces charges réduisaient considérablement nos bénéfices.

La Gazette du Sahel : Lors des opérations de refoulement, avez-vous subi des violences ou des pertes matérielles ?

Yacouba Sawadogo : Oui. Il y a eu beaucoup d’agressions. Les militaires nous ont également maltraités. Des individus en ont profité pour voler nos téléphones et nos autres biens. Certains éléments ont même été interpellés par les militaires, et des téléphones ont été saisis. Nous avons perdu beaucoup de choses, y compris des biens et des équipements de travail.

Des machines ont été brûlées, des personnes frappées et certaines ont même chuté dans des trous d’exploitation. Ces trous, parfois très profonds et remplis d’eau à cause de la saison des pluies, représentaient un véritable danger pour ceux qui fuyaient les opérations.

La Gazette du Sahel : Comment avez-vous vécu votre arrivée au Mali ? Avez-vous bénéficié d’un accueil satisfaisant ?

Yacouba Sawadogo : Nous nous sentons bien au Mali. Nous sommes en famille ici. Nous ne nous plaignons pas de l’accueil, car nous retrouvons une certaine tranquillité. Même si tout n’est pas encore parfait, nous sommes fiers de nous sentir chez nous.

La Gazette du Sahel : Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous êtes actuellement confrontés au Mali ?

Yacouba Sawadogo : Nous sommes nombreux à vouloir rentrer chez nous. Nous demandons aux autorités maliennes de nous aider à faciliter notre retour au Burkina Faso. Dans notre situation actuelle, nous ne pouvons pas nous déplacer librement sans leur accompagnement.

Il y a également des difficultés liées à la nourriture et à la prise en charge de toutes les personnes présentes. Nous savons que tout ne peut pas être disponible immédiatement, mais notre souhait est que les démarches avancent rapidement afin que chacun puisse retrouver sa famille et son pays.

La Gazette du Sahel : Qu’est-ce qui vous avait conduit à vous installer en Guinée pour pratiquer l’orpaillage ?

Yacouba Sawadogo : Il y a plusieurs raisons. Nous savons que l’État ne peut pas employer tous les diplômés. L’entrepreneuriat est quelque chose qui m’a toujours intéressé. J’aurais aimé intégrer la fonction publique, mais je n’en ai pas encore eu l’occasion.

Cela ne signifie pas que l’État ne fait pas d’efforts. Nous sommes nombreux et tout le monde ne peut pas être recruté. On ne peut pas non plus rester à la maison sans rien faire, surtout lorsque sa famille compte sur vous. Nous avons acquis des connaissances à l’école et nous voulons les mettre en pratique sur le terrain pour avancer. Peut-être qu’un jour, j’aurai également l’occasion d’intégrer la fonction publique.

La Gazette du Sahel : Quel message adressez-vous aux autorités burkinabè concernant la situation des orpailleurs rapatriés ?

Yacouba Sawadogo : Aujourd’hui, nous rencontrons des difficultés à plusieurs niveaux. Si nous rentrons sans accompagnement ni dispositif d’encadrement, la situation risque d’être très compliquée. Certains pourraient repartir dans les mêmes conditions pour chercher du travail ailleurs. Nous demandons donc à l’État de réfléchir à des solutions pour nous permettre de retrouver une activité et de gagner dignement notre vie. Il faut nous aider à nous réinsérer afin que nous puissions reconstruire notre avenir.

La Gazette du Sahel : Des femmes et des enfants figurent également parmi les personnes rapatriées. Comment ont-ils vécu cette situation ?

Yacouba Sawadogo : Cela dépend des conditions dans lesquelles chacun est arrivé en Guinée. À une certaine période, le travail se déroulait normalement et il n’y avait pas de problème particulier pour faire venir son épouse ou sa famille. Moi-même, j’avais fait venir ma femme un mois après mon installation. Mais aujourd’hui, la situation est particulièrement difficile pour les femmes et les enfants qui se retrouvent dans ces conditions. Certaines femmes ne veulent pas rester au pays sans leur mari et souhaitent toujours accompagner leurs époux.

Pour les jeunes également, la situation est complexe. Lorsqu’un jeune voit son ami ou son frère partir travailler et revenir avec une moto ou d’autres biens, il peut être tenté de suivre le même chemin. Dans certains cas, ce sont même les parents qui encouragent leurs enfants à partir, parce qu’ils espèrent qu’ils pourront améliorer les conditions de vie de la famille.

Propos recueillis par

Joseph Amara Dembélé

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