Hypertension, diabète, automédication, excès de sel et recours à certaines décoctions sont autant de pratiques susceptibles d’accélérer la dégradation de la fonction rénale. Environ 16% de la population malienne seraient touchés, contre 11% à l’échelle mondiale, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Des données nationales estiment par ailleurs que 60% des patients souffrant d’insuffisance rénale chronique sont des jeunes âgés de 20 à 40 ans.
Au Mali, les maladies rénales progressent dans l’ombre. Pendant longtemps, une personne peut vivre avec des reins fragilisés sans ressentir de symptômes suffisamment inquiétants pour consulter. «Lorsque les premiers signes apparaissent, la maladie peut parfois être à un stade avancé. Dans nos services de néphrologie et d’hémodialyse, des patients arrivent ainsi avec une fonction rénale fortement altérée, nécessitant parfois une prise en charge lourde», explique le Dr Boureima Niaré, médecin néphrologue à l’hôpital du Point G. Cette réalité place la prévention et le dépistage précoce au cœur de la lutte contre l’insuffisance rénale.
Les reins assurent plusieurs fonctions indispensables à l’organisme. Ils filtrent le sang, éliminent les déchets et certaines substances toxiques par les urines, participent à l’équilibre hydrique et minéral et interviennent dans la régulation de la pression artérielle. Lorsque leur fonctionnement se détériore progressivement, les conséquences peuvent être graves.
«L’insuffisance rénale correspond à l’incapacité de nos reins à assurer correctement leurs fonctions vitales», explique le Dr Amadou Sissoko, médecin spécialisé en néphrologie et en hémodialyse.

La maladie peut être aiguë, avec une installation brutale et parfois réversible lorsqu’elle est rapidement prise en charge. Elle peut également devenir chronique et évoluer pendant plusieurs mois ou années. Fatigue persistante, baisse de l’appétit, gonflement des pieds ou du visage, modification de la quantité d’urines ou hypertension artérielle figurent parmi les signes susceptibles d’alerter. Mais leur apparition tardive explique en partie pourquoi la maladie reste difficile à détecter.
Les grands facteurs
Au Mali, la pathologie touche majoritairement les jeunes. Selon le Dr Magara Samaké, président de la Société de néphrologie du Mali (SONEMA), plus de 60% des patients souffrant d’insuffisance rénale chronique sont âgés de 20 à 40 ans, faisant de cette affection un véritable défi de santé publique, aux conséquences sanitaires, sociales et économiques importantes.
L’hypertension artérielle et le diabète occupent une place importante parmi les facteurs associés à l’insuffisance rénale. Lorsqu’ils sont mal contrôlés, ces deux affections peuvent progressivement endommager les structures chargées de filtrer le sang.
D’autres facteurs sont également cités par les spécialistes, notamment les infections, les maladies cardiovasculaires, certaines maladies rénales héréditaires ou inflammatoires, les maladies des voies urinaires et les obstructions. «À cela s’ajoutent des habitudes susceptibles de mettre les reins à rude épreuve, notamment la consommation excessive de sel, l’automédication et l’usage non contrôlé de certaines préparations traditionnelles», fait savoir le Dr Amadou Sissoko.

Dans les habitudes alimentaires, le sel apparaît comme un ennemi majeur. Son excès favorise l’hypertension, elle-même susceptible d’accélérer la dégradation de la fonction rénale. Bouillons industriels, aliments très salés, conserves et produits transformés peuvent contribuer à augmenter les apports en sodium. Les spécialistes recommandent de réduire progressivement le sel et de privilégier une alimentation équilibrée.
L’excès de certaines protéines animales constitue également un facteur de sollicitation accrue des reins. Le Dr Niaré explique que les céréales complètes, les légumineuses ainsi qu’une consommation adaptée de légumes et de protéines maigres peuvent s’inscrire dans une alimentation plus protectrice.
L’automédication dangereuse
Le recours aux décoctions traditionnelles sans contrôle médical constitue un autre sujet d’inquiétude. Des patients, après avoir reçu un diagnostic ou ressenti les premiers symptômes, abandonnent parfois leur traitement médical au profit de préparations artisanales présentées comme capables de «nettoyer» ou de «guérir» les reins.
Or, selon le Dr Sissoko, certaines plantes peuvent contenir des substances néphrotoxiques. L’absence de dosage précis, les mélanges de plusieurs plantes ou la présence éventuelle de contaminants compliquent davantage la situation. Le danger est donc de retarder une prise en charge médicale alors que les lésions rénales peuvent continuer à progresser.

Les médicaments consommés sans prescription ne sont pas non plus sans conséquence. La prise répétée ou abusive de certains anti-inflammatoires peut notamment fragiliser les reins, particulièrement chez les personnes déjà atteintes d’hypertension, de diabète, de déshydratation ou d’une maladie rénale.
Le réflexe consistant à prendre un médicament parce qu’il a déjà été prescrit à un proche ou parce qu’il a soulagé une douleur auparavant peut ainsi avoir des conséquences inattendues.
Mesures sanitaires et examens
L’hydratation joue un rôle dans la protection des reins. Une déshydratation importante peut favoriser une insuffisance rénale aiguë dans certaines circonstances. Mais les besoins hydriques ne sont pas identiques pour tous. Chez une personne souffrant d’insuffisance rénale avancée ou soumise à la dialyse, la quantité de liquide doit être adaptée aux recommandations médicales. «Le sel pose ici un problème supplémentaire lorsqu’il stimule la soif. Il peut favoriser une consommation excessive de liquide chez certains patients dont les reins ne peuvent plus correctement l’éliminer», dit le Dr Niaré.
Chez les patients atteints d’insuffisance rénale avancée, l’alimentation nécessite une surveillance particulière. Le potassium est notamment concerné. Lorsque les reins ne parviennent plus à l’éliminer correctement, son accumulation dans le sang peut provoquer une hyperkaliémie, susceptible d’entraîner de graves troubles cardiaques.
Certains aliments riches en potassium peuvent alors devoir être limités, selon l’état du patient et les recommandations médicales. Le phosphore fait également l’objet d’une surveillance, notamment en raison de sa présence dans de nombreux produits transformés et additifs industriels.
Le dépistage ne nécessite pas toujours des examens complexes. Le dosage de la créatinine dans le sang permet d’évaluer la fonction rénale à travers l’estimation du débit de filtration glomérulaire. L’analyse des urines recherche notamment la présence anormale de protéines ou de sang.
L’échographie rénale complète cette première évaluation. Pour le Dr Konimba Sanogo, spécialiste en imagerie médicale, elle constitue un examen de première intention particulièrement intéressant. « Non invasive, indolore et relativement accessible, elle permet d’étudier la taille et la morphologie des reins et de rechercher certaines obstructions », explique le spécialiste.
Mais l’échographie connaît aussi ses limites. Dans certaines situations complexes, un scanner ou d’autres examens peuvent être nécessaires pour préciser l’origine de l’atteinte.
Prévention- Une insuffisance rénale aiguë peut parfois être réversible lorsqu’elle est identifiée et traitée rapidement. Une déshydratation, une infection, une obstruction urinaire ou la prise de certains médicaments peuvent notamment être à l’origine d’une dégradation brutale de la fonction rénale.
L’insuffisance rénale chronique évolue différemment. Aux premiers stades, l’objectif consiste surtout à ralentir sa progression : contrôle strict de la tension artérielle et du diabète, adaptation de l’alimentation, suivi médical et traitement des causes identifiées.
À un stade avancé, lorsque les reins ne remplissent plus suffisamment leur fonction, la dialyse peut devenir nécessaire. L’hémodialyse et la dialyse péritonéale constituent des options de suppléance, tandis que la transplantation rénale peut être envisagée dans certaines situations.
Le Mali compte environ une dizaine de structures de dialyse fonctionnelles, publiques et privées confondues, la grande majorité étant concentrée à Bamako.
La prise en charge des patients s’articule autour du cadre financier, des démarches médicales et du déroulement des séances. Le gouvernement prend en charge l’essentiel des frais de dialyse dans les structures publiques. Le coût de la séance elle-même y est officiellement gratuit ou fortement subventionné pour les résidents. La gratuité s’applique au fonctionnement de la machine et au kit de base. Cependant, le patient doit souvent financer de sa poche les bilans sanguins réguliers, les médicaments complémentaires, notamment l’érythropoïétine pour l’anémie, les antihypertenseurs et le calcium, ainsi que l’acte de création de la fistule artérioveineuse et les éventuelles urgences.
«Pour les assurés de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO), une partie des examens et médicaments prescrits hors kit de dialyse est prise en charge selon les taux en vigueur», affirme Ali Traoré, pharmacien au Centre de santé de référence de la Commune V.
Face à la progression silencieuse de la maladie, les spécialistes insistent sur quelques réflexes simples : contrôler régulièrement la tension artérielle et la glycémie, réduire le sel, maintenir une hydratation adaptée et pratiquer une activité physique régulière.
La vigilance doit être encore plus grande chez les personnes diabétiques, hypertendues ou ayant des antécédents rénaux. Car, «le principal danger des maladies rénales réside précisément dans leur discrétion. Attendre l’apparition de symptômes sévères, c’est parfois attendre que le rein ait déjà perdu une partie importante de ses capacités», a déclaré le Dr Sissoko.
Joseph Amara DEMBELE

