De fausses offres d’emploi, des rencontres sentimentales et des promesses de départ circulant sur les réseaux sociaux servent désormais à recruter des victimes de traite. Le piège commence parfois derrière un écran avant de conduire à la séquestration, au travail forcé, à l’extorsion ou même à des activités criminelles imposées.

Le regard éteint, la voix basse, M.K. ne veut pas raconter. «Je ne peux pas parler aux journalistes», lâche-t-il. Revenu depuis peu auprès des siens au Mali, cet homme a réussi, selon un de ses proches, à s’échapper après plusieurs mois de captivité en Côte d’Ivoire. Tout aurait commencé par une rencontre sur Facebook, mêlant promesse amoureuse et perspective d’emploi.
«Mon ami a mordu à l’hameçon d’une demoiselle connue sur Facebook. Elle lui a promis le mariage et une bonne opportunité d’emploi», raconte ce proche, qui demande lui aussi à rester anonyme. Séduit par le train de vie affiché par son interlocutrice, M.K. finit par accepter de partir malgré les mises en garde de son entourage.
Les premiers échanges se déroulent en bamanankan, détail qui, selon son ami, contribue à installer rapidement la confiance. Quelques jours après son départ, les nouvelles changent brutalement de nature. «Une semaine après, sa femme est venue me voir en pleurant. Elle venait de l’avoir en appel vidéo. Son visage était défiguré et son corps portait des traces de blessures», poursuit-il.
Selon ce témoignage, les ravisseurs réclament alors trois millions de FCFA à la famille. M.K. restera plusieurs mois entre leurs mains avant de parvenir à s’enfuir à la mi-juillet. Son silence, depuis son retour, laisse à ses proches le soin de raconter une partie de ce qu’il a traversé.
Son histoire s’inscrit dans un phénomène qui dépasse largement le Mali. Le 28 juillet, l’Organisation internationale pour les migrations a alerté sur l’extension des réseaux criminels qui attirent leurs victimes par de fausses offres d’emploi avant de les contraindre, dans certains cas, à participer elles-mêmes à des escroqueries en ligne. L’OIM évoque des centaines de milliers de personnes victimes de ces réseaux dans le monde et des ressortissants de plus de 80 pays concernés.
Le phénomène gagne aussi l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Au 16 juillet 2026, l’OIM indiquait avoir assisté 1 513 victimes de traite dans la région depuis le début de l’année, dont 1 022 femmes et 491 hommes. Toutes ne relevaient pas nécessairement de centres d’escroquerie, mais l’organisation constate que le recrutement numérique prend une place croissante dans les modes opératoires.

Au Mali, les chiffres disponibles montrent que la traite demeure loin d’être marginale. Le rapport national portant sur 2024 fait état de 629 victimes prises en charge, dont 337 enfants, 250 femmes et 42 hommes. Les femmes et les enfants représentaient ainsi 93% des victimes recensées. Le même rapport mentionne 822 migrants ayant bénéficié d’une assistance après des traitements dégradants.
Les fausses promesses d’emploi constituent déjà un mode de recrutement connu des services de sécurité. Fin janvier 2025, la police malienne avait affirmé avoir libéré à Bamako 630 ressortissants africains, notamment originaires de Guinée, de Guinée-Bissau, de Gambie, de Sierra Leone et du Niger, attirés par la perspective d’un emploi rémunéré et, pour certains, d’un départ ultérieur vers l’Europe.
Pour Oumou Niaré, présidente du Comité national de coordination de la lutte contre la traite des personnes et les pratiques assimilées, la multiplication des formes de recrutement oblige à adapter la réponse. «Depuis 2022, notre comité a assisté 12 219 victimes, ouvert 230 enquêtes, engagé 293 poursuites et obtenu 83 condamnations», explique-t-elle, en référence aux données nationales disponibles sur le phénomène.
Le piège se construit en ligne
Facebook, les plateformes de recherche d’emploi et les messageries permettent aux recruteurs d’approcher directement des personnes qu’ils pensent vulnérables. Le premier contact ressemble rarement à une menace. Il prend la forme d’une proposition de travail, d’un voyage, d’une formation ou parfois d’une relation sentimentale.
Abdoulaye Guindo, journaliste, blogueur et coordinateur national de la plateforme Benbere, observe cette mécanique depuis plusieurs années. «Facebook vient en première position. LinkedIn est aussi beaucoup exploité aujourd’hui parce qu’il se présente comme la plateforme par excellence de partage de CV et de recherche d’emploi», explique-t-il. Pour lui, les personnes sans emploi, particulièrement les jeunes qui multiplient les recherches d’opportunités sur internet, constituent des cibles faciles.
Le recruteur prend d’abord le temps de rassurer. Des photographies de bureaux, de véhicules ou de logements peuvent servir à donner une apparence de réussite. Des documents sont parfois envoyés pour renforcer la crédibilité de l’offre. Puis viennent la demande d’argent, le voyage ou le déplacement vers une autre localité.

Une fois arrivée, la victime peut découvrir une réalité totalement différente. Confiscation des papiers, enfermement, dette imposée, menaces contre la famille, violences physiques et obligation de recruter d’autres personnes sont documentés dans plusieurs réseaux démantelés en Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire et au Ghana, une opération policière soutenue par Interpol a ainsi permis, en 2025, de secourir 33 personnes contraintes de participer à des systèmes d’escroquerie pyramidale.
Abdoulaye Guindo dit avoir lui-même été sollicité pour venir en aide à une Camerounaise attirée au Mali par une proposition professionnelle. «Recrutée comme conductrice d’engins dans une zone minière au Mali, elle a découvert à son arrivée que l’offre était frauduleuse. Forcée à effectuer des tâches non prévues, elle a réussi à s’échapper et à trouver refuge dans une église, avant que le prêtre ne sollicite notre aide», raconte-t-il.
Repérer une fausse offre reste pourtant difficile lorsque les recruteurs soignent leur apparence. Pour Abdoulaye Guindo, l’usage d’une adresse électronique générique comme Gmail ou Yahoo peut inviter à davantage de vérifications, mais ne suffit pas à conclure à une fraude. Il recommande surtout de contrôler l’existence de l’entreprise, l’identité du recruteur, l’adresse physique, les conditions du contrat et la réalité du poste avant de payer ou de voyager.

Un salaire sans rapport avec le poste proposé, un recrutement effectué sans entretien, une demande d’argent préalable, une pression pour partir rapidement ou des informations imprécises sur le lieu de travail sont autant de signaux qui doivent pousser le candidat à vérifier davantage.
Dans les cas les plus récents documentés par l’OIM, la victime peut franchir une étape supplémentaire dans la violence du système. Après avoir été trompée et déplacée, elle est contrainte de tromper à son tour, en utilisant internet pour soutirer de l’argent à d’autres personnes. Victime et exécutant d’une escroquerie se retrouvent alors confondus dans la même personne.
La réponse pénale
Le Code pénal malien adopté en décembre 2024 définit la traite comme le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil d’une personne par la contrainte, l’enlèvement, la fraude, la tromperie ou l’abus d’une situation de vulnérabilité à des fins d’exploitation. La peine de base est fixée à dix ans de réclusion criminelle et cinq millions de FCFA d’amende. Les sanctions augmentent lorsque la victime est mineure, particulièrement vulnérable, victime de violences graves ou lorsque les faits sont commis dans le cadre d’un groupe criminel organisé. Le Code prévoit la réclusion à perpétuité dans plusieurs circonstances aggravantes et lorsque la victime décède. Les dispositions relatives aux circonstances atténuantes et au sursis sont écartées dans ces cas aggravés.

Le texte contient aussi une disposition particulièrement importante face aux nouvelles formes de cyber-traite. Son article 324-43 prévoit qu’une victime ne doit pas être tenue pénalement ou administrativement responsable d’infractions qu’elle a été contrainte de commettre en raison de sa condition de victime, sous réserve de l’exception prévue lorsque l’acte commis constitue lui-même un crime.
Cette protection prend un relief particulier lorsque des personnes séquestrées sont forcées d’envoyer de faux messages, d’établir de faux profils ou de participer aux escroqueries organisées par ceux qui les retiennent.
Pour Moctar Aboubacar Kouyaté, magistrat au Programme national intégré de lutte contre les trafics de drogues et la criminalité organisée, la sévérité des peines traduit la gravité que le législateur attache désormais à ces faits.

La réponse repose aussi sur le Comité national, le Pôle judiciaire spécialisé de lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée, la Brigade de répression du trafic de migrants et de la traite des êtres humains ainsi que les organisations qui assurent l’accueil et la prise en charge des victimes. «Nous collaborons avec les associations de la société civile qui sont membres du comité. C’est à ces structures que nous transférons la prise en charge des victimes», explique Oumou Niaré. Mais avant le tribunal, il faut encore identifier les victimes, les convaincre de parler et reconstituer des réseaux qui peuvent traverser plusieurs frontières et fonctionner presque entièrement derrière des téléphones.
M.K., lui, est revenu parmi les siens. Il ne veut toujours pas dire ce qui s’est passé pendant les mois où il était retenu loin de chez lui. Son refus de parler raconte aussi quelque chose de la traite que les statistiques saisissent mal. Sortir du piège ne signifie pas toujours être déjà capable de raconter l’enfer qui se trouvait derrière le clic.
Joseph Amara Dembélé

