La crise récurrente de la dette publique africaine traduit un problème plus profond : la faiblesse de la souveraineté économique du continent. C’est l’analyse développée mardi par l’économiste politique, le professeur Horman Chitonge, lors de la conférence Opa Kapijimpanga 2026, organisée dans le cadre de la sixième Conférence africaine annuelle sur la dette et le développement (AfCoDD), à Nairobi.
Intitulée «La crise de la dette publique africaine dans une perspective de souveraineté économique : aller au-delà des symptômes», la conférence a été organisée par le Forum et Réseau africain sur la dette et le développement (AFRODAD). Pour le professeur Chitonge, les explications qui mettent en cause uniquement la mauvaise gestion budgétaire, la corruption ou les déséquilibres du système financier mondial ne suffisent pas. «La dette publique en Afrique est le symptôme d’un problème plus profond : une faible souveraineté économique», a-t-il soutenu.
L’économiste a rappelé que les difficultés d’endettement du continent remontent aux années 1970. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont aggravé les déficits extérieurs et budgétaires. La dette extérieure africaine est ainsi passée de 6 milliards de dollars en 1970 à 32 milliards en 1979. Dans les années 1980, de nombreux pays ont ensuite recouru aux programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale, alimentant, selon lui, un cycle dans lequel les États empruntaient pour rembourser leurs dettes plutôt que pour renforcer leurs capacités productives.

Pour Chitonge, le niveau de la dette ne suffit toutefois pas à expliquer les difficultés africaines. Il cite notamment les ratios dette/PIB de 2024 du Japon, de l’Italie, des États-Unis ou encore de la France, nettement supérieurs à la moyenne de l’Afrique subsaharienne, estimée à 62,7%. La différence tient, selon lui, à la capacité des pays riches à emprunter dans leur propre monnaie et à disposer d’économies diversifiées. Les pays africains restent davantage exposés à la dette en devises étrangères et aux financements extérieurs.
La souveraineté économique repose, selon le professeur, sur quatre piliers : l’autonomie monétaire et fiscale, le développement des capacités productives, la sécurité alimentaire et énergétique et le contrôle des ressources naturelles. Il estime que le déficit de capacités productives constitue l’une des principales faiblesses du continent. En 2022, l’indice mondial de capacité productive de l’Afrique atteignait 31,9, contre 46,8 pour la moyenne mondiale. En 2023, la valeur ajoutée manufacturière par habitant s’élevait à seulement 226 dollars en Afrique, contre 1.936 dollars en moyenne dans le monde.
Cette faiblesse pousse les pays africains à exporter des matières premières peu transformées et à importer des produits à forte valeur ajoutée. Le professeur Chitonge a notamment cité le cas du café : un kilogramme de café en grains peut être vendu autour de 2,5 dollars, alors que la même quantité, torréfiée, moulue et emballée, peut atteindre 40 dollars sur certains marchés. Pour lui, cette situation entraîne non seulement une perte de revenus, mais aussi une perte d’emplois et de capacités industrielles.

La dépendance alimentaire constitue une autre vulnérabilité. La facture des importations alimentaires africaines est passée de 17 milliards de dollars en 2000 à 104 milliards en 2022 et pourrait atteindre 110 milliards en 2025. Cette situation expose davantage les économies africaines aux fluctuations des prix internationaux et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement.
Présentant son indice de souveraineté économique 2025, Chitonge relève également un important écart entre les pays développés et africains. La Suède arrive en tête avec un score de 87,6, devant la Suisse et le Danemark. En Afrique, Maurice obtient le meilleur score avec 62,9, suivie de l’Afrique du Sud (55), de la Tunisie (50,6) et du Maroc (49,7). Le Mali figure au 101ᵉ rang mondial avec un score de 23,0.
Pour sortir durablement du piège de la dette, le professeur Chitonge appelle donc les États africains à renforcer leur production nationale, diversifier leurs économies, sécuriser leur alimentation et leur approvisionnement énergétique et mieux valoriser leurs ressources naturelles. «Le renforcement de la souveraineté économique est la condition nécessaire à la réalisation de la souveraineté nationale», a-t-il conclu.

