Passer des échanges commerciaux aux capacités industrielles et productives
Le rapprochement entre le Mali et la Fédération de Russie ouvre des perspectives économiques qui dépassent les seuls domaines diplomatique et sécuritaire. Pour le Mali, l’enjeu consiste à convertir une partie des échanges commerciaux en capacités durables de production, de transformation, de maintenance et de commercialisation sur le territoire national.
Cette orientation suppose une coopération associant les deux États, les entreprises publiques et parapubliques, les institutions d’appui et, surtout, les opérateurs privés maliens. L’objectif n’est pas d’accroître les importations pour elles-mêmes. Il s’agit de sécuriser les approvisionnements utiles, de développer la valeur ajoutée locale, de créer des emplois qualifiés et de renforcer la capacité des entreprises maliennes à accéder à de nouveaux marchés.
1 Ce que révèlent les statistiques du commerce extérieur
Les données tirées des statistiques du commerce extérieur de la DGCC en termes d’intentions d’importation et de la Direction Générales des Douanes maliennes font ressortir des flux d’importation en provenance de Russie portant notamment sur les engrais, les céréales et certains produits sidérurgiques. Parmi les produits récurrents figurent l’urée, le blé et les autres désignations de froment, le nitrate d’ammonium ainsi que le fil machine.
La lecture de ces flux fait apparaître trois réalités économiques. La première est le poids des intrants agricoles dans les approvisionnements, ce qui renvoie aux enjeux de productivité, de disponibilité des engrais, de stockage et de distribution.
La deuxième est la place des céréales, qui met en évidence les besoins des activités de meunerie et de transformation alimentaire. La troisième concerne les produits métallurgiques, dont l’utilisation peut soutenir des activités locales de fabrication, de construction et de maintenance.
Les recoupements avec les données internationales du commerce extérieur disponibles confortent l’importance des engrais dans les échanges observés et signalent également la présence des céréales et des produits sidérurgiques.
Ces indications sont des éclairages complémentaires : les bases statistiques peuvent différer par leur champ, leurs nomenclatures et leurs méthodes de déclaration. Elles ne doivent donc pas être additionnées ni assimilées à une mesure unique du commerce bilatéral.
Les opérateurs économiques maliens identifiés dans les circuits d’importations comprennent notamment TOGUNA Agro Industries, SOGEFERT, les Grands Moulins du Mali, les Moulins du Sahel, M’BOUNA, la Société des farines et aliments de bétail d’Afrique (FABA) ainsi qu’ALCOMA.
D’autres entreprises, dont SOTAMALI, peuvent être examinées pour les activités de transformation métallique. Leur mention traduit l’existence d’acteurs économiques et de compétences locales à prendre en considération ; elle ne préjuge ni de leur intérêt pour un projet déterminé ni de leur engagement dans un partenariat nouveau.
Ces données ne suffisent pas, à elles seules, à établir la faisabilité d’un investissement. Elles permettent toutefois d’identifier des filières, des opérateurs et des besoins à approfondir par des études de marché, des consultations professionnelles et des analyses techniques et financières.
1. Des secteurs prioritaires pour une coopération industrielle et productive :
a) Intrants agricoles et services aux producteurs : La place des engrais justifie l’examen d’une plateforme d’approvisionnement, de stockage, de contrôle qualité et de distribution. Le groupe russe Uralchem pourrait être approché comme fournisseur ou partenaire technique, sous réserve de vérification de ses capacités, de ses conditions commerciales et de la conformité des opérations. Au Mali, Toguna Agro Industries et SOGEFERT figurent parmi les opérateurs susceptibles d’être consultés, aux côtés des distributeurs, organisations de producteurs, banques et logisticiens. Une étape ultérieure pourrait porter sur le conditionnement ou la formulation locale, après validation de la demande, des normes et de la rentabilité
b) Céréales, minoterie et alimentation animale : Les Grands Moulins du Mali, les Moulins du Sahel, M’Bouna et FABA pourraient être consultés sur des contrats d’approvisionnement mieux programmés, le stockage, la manutention et l’amélioration des capacités de transformation. Un projet complémentaire pourrait valoriser les sous-produits de meunerie dans l’alimentation animale, en lien avec les filières d’élevage. Les importations de blé doivent être appréciées en complémentarité avec les céréales produites localement. Les choix d’approvisionnement doivent tenir compte des prix, des besoins des consommateurs, des capacités nationales et des débouchés des producteurs maliens.
c) Transformation métallique et fabrication d’équipements : La présence de produits sidérurgiques permet d’étudier la création ou l’extension d’ateliers de transformation. Selon la demande solvable, ces unités pourraient fabriquer des armatures préparées, des treillis, des rayonnages, des structures d’entrepôts, des remorques, des chariots et des pièces simples destinées à l’agriculture, au bâtiment et à la logistique. Des entreprises maliennes telles qu’Alcoma et Sotamali, ainsi que d’autres transformateurs sélectionnés de manière transparente, pourraient être consultées avec des fournisseurs russes de matières premières, de machines ou de technologies. La décision d’investir devrait reposer sur une étude du marché, du coût de l’énergie, de la concurrence des produits finis importés et du seuil de rentabilité.
d) Maintenance des véhicules et des équipements : Un centre de maintenance et de pièces détachées pourrait associer des transporteurs, des distributeurs et des ateliers maliens à un constructeur ou équipementier russe, tel que KAMAZ, si les conditions commerciales et techniques sont compétitives. Il pourrait assurer l’entretien, la réparation, la fourniture de pièces, la formation des mécaniciens et des contrats de maintenance pour des flottes identifiées. Une éventuelle activité d’assemblage ne devrait être envisagée qu’après vérification du parc installé, des volumes prévisibles, des coûts complets et de la disponibilité des composants.
e) Énergie productive, eau et irrigation : La coopération énergétique devrait prioritairement améliorer la disponibilité et le coût de l’énergie pour les unités industrielles, les entrepôts frigorifiques, les périmètres agricoles et les sites de transformation. EDM-SA pourrait être associée aux réflexions relevant de ses missions, dans le respect de ses procédures et de ses équilibres économiques. Novawind, société du groupe public russe Rosatom active dans les énergies renouvelables, pourrait être approchée pour examiner des solutions adaptées, notamment solaires et de stockage, sans présumer de la conclusion d’un accord. Dans les domaines de l’irrigation et de l’eau, l’Office du Niger, la CMDT, la SOMAPEP-SA et la SOMAGEP-SA pourraient être consultés selon la nature des projets et leurs compétences respectives.
f) Logistique et formation technique : Les projets industriels doivent intégrer les besoins de transport, de stockage, de pièces détachées et de maintenance. Ils devraient également prévoir la formation de techniciens maliens en mécanique, soudage, maintenance électrique, automatisation, contrôle qualité et gestion des stocks. Les entreprises utilisatrices, les structures publiques concernées et les établissements de formation gagneraient à définir ensemble les compétences recherchées. Les formations devraient être liées à des équipements effectivement installés et à des perspectives d’emploi identifiées.

2. Des exemples de projets d’investissement à instruire
a) Projet 1 – Plateforme intégrée pour les intrants agricoles : Le projet consisterait à créer une société de services chargée des achats groupés, de la réception, du stockage, du contrôle qualité, du conditionnement éventuel et de la distribution régionale des engrais. Un fournisseur ou partenaire technique russe, tel qu’Uralchem, pourrait être consulté selon les règles applicables. Des opérateurs maliens comme Toguna Agro Industries et Sogefert pourraient être sollicités pour leur expérience commerciale et leurs réseaux. Les investisseurs privés maliens pourraient participer directement au capital. Un organisme public ou parapublic ne serait associé au capital que si son mandat l’y autorise et si l’intérêt économique collectif est démontré. Les recettes proviendraient de la commercialisation des intrants et des prestations logistiques. Les indicateurs porteraient sur le coût rendu au Mali, la disponibilité des produits au moment des campagnes, la qualité, les volumes distribués et les emplois créés.
b) Projet 2 – Unité de transformation métallique : Une unité équipée pour la découpe, le façonnage, le soudage et l’assemblage pourrait fournir des produits destinés aux bâtiments industriels, aux entrepôts, à l’agriculture et au transport. Un partenaire industriel russe pourrait apporter des équipements, une assistance technique et des formations. Des entreprises maliennes telles qu’Alcoma et Sotamali, ou d’autres opérateurs retenus à l’issue d’une procédure transparente, pourraient apporter des capitaux, des compétences, des débouchés et une connaissance du marché. La participation publique ne serait envisagée que si un besoin collectif précis le justifie et si les règles de concurrence et de commande publique sont respectées.
c) Projet 3 – Centre de maintenance et de formation technique : Le centre assurerait l’entretien, la réparation, la fourniture de pièces détachées et la formation sur des véhicules et équipements sélectionnés. Un constructeur ou équipementier russe, par exemple KAMAZ, pourrait être approché, tandis que les entreprises maliennes de transport, de mécanique et de distribution seraient invitées à participer au projet. Les établissements de formation technique pourraient contribuer à la qualification des personnels. L’ouverture serait conditionnée à l’existence d’un parc identifiable, de contrats de maintenance, de volumes suffisants et d’un approvisionnement fiable en pièces. Les recettes proviendraient des réparations, de la vente de pièces, des contrats de service et de la formation.
d) Projet 4 – Solutions énergétiques pour les zones de production : Un projet pilote pourrait équiper une zone industrielle, un site agroalimentaire ou un entrepôt frigorifique d’une solution combinant production solaire, stockage et dispositif de secours adapté. Rosatom, par l’intermédiaire de ses entités compétentes, ou d’autres fournisseurs russes qualifiés pourraient être consultés. EDM-SA interviendrait dans le cadre de ses attributions et des procédures applicables ; les entreprises industrielles utilisatrices et les investisseurs privés pourraient participer au financement et à l’exploitation selon un modèle viable. La sélection du site devrait être précédée d’un audit énergétique et d’une comparaison des coûts avec les solutions alternatives.
e) Projet 5 – Stockage, conservation et valorisation agroalimentaire : En s’appuyant sur les besoins des minoteries, des opérateurs céréaliers et des filières agricoles, un projet pourrait développer des capacités de silos, de séchage, de conservation et de manutention. Les Grands Moulins du Mali, les Moulins du Sahel, M’Bouna et FABA pourraient être consultés pour identifier les besoins et les volumes mobilisables. L’Office du Niger et la CMDT pourraient être associés, dans le cadre de leurs missions, à l’examen des besoins des filières concernées. Des partenaires russes pourraient fournir des équipements et une assistance technique. La viabilité dépendrait de contrats d’utilisation, de la qualité des infrastructures, des coûts logistiques et de la réduction effective des pertes.
3. Un modèle de coopération équilibré et vérifiable
La Commission intergouvernementale Mali-Russie peut assurer l’orientation politique, faciliter le dialogue institutionnel et suivre les engagements bilatéraux. Elle ne devrait cependant pas se substituer aux organes de décision des entreprises ni aux procédures nationales de sélection et de passation des marchés.
Au Mali, la Chambre de commerce et d’industrie du Mali (CCIM) et l’Agence pour la promotion des investissements au Mali (API-Mali) pourraient contribuer, dans le cadre de leurs missions, à informer les opérateurs, organiser les rencontres d’affaires et accompagner la maturation des projets. Il paraît préférable de mobiliser les structures existantes plutôt que de créer d’emblée une nouvelle administration.
Chaque investissement devrait être porté par une société de projet ou par un partenariat contractuel clairement défini, après étude de faisabilité et vérification des partenaires. La participation des entreprises maliennes doit pouvoir dépasser la sous-traitance : elle peut prendre la forme d’une participation au capital, d’apports en actifs, de capacités de transformation, de réseaux de distribution, de services techniques ou de contrats de maintenance.
Les entreprises publiques et parapubliques maliennes, notamment EDM-SA, la CMDT, l’Office du Niger, la SOMAPEP-SA et la SOMAGEP-SA , ne doivent être associées qu’aux projets relevant de leurs missions et compétences. Leur participation au capital ou à l’exploitation doit être juridiquement fondée, autorisée par les organes compétents et justifiée par un intérêt économique clairement établi.
Du côté russe, des groupes comme Rosatom et ses entités spécialisées, ou des entreprises industrielles telles que KAMAZ et Uralchem, peuvent constituer des interlocuteurs à examiner selon les secteurs. Il convient de vérifier, pour chaque société, son statut juridique exact, ses actionnaires, ses bénéficiaires effectifs, ses références, ses capacités financières et techniques, ainsi que sa conformité aux règles commerciales, bancaires et internationales applicables. La mention d’une entreprise dans cette contribution ne signifie ni qu’elle a été consultée ni qu’elle a accepté de participer à un projet.
Le capital de chaque société de projet devrait correspondre aux apports réellement valorisés. Les statuts et pactes d’actionnaires préciseraient les droits de vote, les obligations de financement, les responsabilités de gestion, la politique de dividendes, la prévention des conflits d’intérêts et les conditions de sortie.
Le financement pourrait combiner fonds propres, crédit bancaire, crédit fournisseur et crédit-bail. Toute garantie publique devrait être expressément autorisée, évaluée, plafonnée et transparente. Les comptes devraient faire l’objet d’un audit et les résultats être suivis à partir d’indicateurs convenus.
Enfin, les projets devraient respecter les règles de concurrence, de commande publique, de fiscalité, de travail, d’environnement et de sécurité applicables. La présence d’un partenaire public ne saurait justifier un avantage indu au détriment des entreprises privées. La transparence dans la sélection des partenaires et l’accès équitable à l’information sont des conditions essentielles de crédibilité.
4. Une méthode de mise en œuvre progressive
Au cours des 90 premiers jours, un groupe technique restreint pourrait valider les données utiles, consulter les importateurs et industriels maliens, recenser les besoins des filières et établir une liste de contreparties russes à examiner. Cette phase devrait aboutir à une présélection de projets, et non à des engagements d’investissement prématurés.
Dans les six mois suivants, les porteurs potentiels prépareraient les études de marché, les études techniques, les plans de financement, les analyses de risques, les projets de contrats et les modalités de gouvernance. Les décisions d’investissement ne seraient prises qu’après validation des débouchés, des coûts, du financement, des autorisations et des conditions logistiques.
Les projets pilotes seraient évalués selon des indicateurs vérifiables : investissements effectivement réalisés, délais et coûts d’approvisionnement, volumes transformés, emplois créés, techniciens formés, valeur ajoutée produite au Mali, chiffre d’affaires des entreprises nationales, achats locaux, exportations réalisées et engagements publics effectivement mobilisés. Les annonces, les protocoles, les contrats signés, les décaissements et les résultats économiques devraient être suivis séparément.
Conclusion : mesurer les résultats, pas les seules annonces
Les données commerciales disponibles mettent en évidence des flux concernant principalement les engrais, les céréales et certains produits sidérurgiques. Elles révèlent également la présence d’opérateurs maliens déjà actifs dans ces circuits et permettent d’identifier des domaines dans lesquels une coopération productive pourrait être étudiée : stockage, transformation, maintenance, énergie, irrigation et formation technique. Elles constituent un point de départ pour l’analyse, et non une preuve suffisante de la faisabilité de chaque investissement.
La priorité devrait être de sélectionner un nombre limité de projets réalistes, de vérifier les partenaires, de sécuriser les financements et d’associer les entreprises maliennes au capital, à la production et à la commercialisation. Les entreprises publiques et parapubliques interviendraient dans le respect de leurs mandats ; les opérateurs privés bénéficieraient de règles transparentes et de conditions de concurrence équitables.
La coopération commerciale et industrielle entre le Mali et la Russie gagnera en portée si elle contribue à renforcer les entreprises nationales, à développer des compétences, à transformer davantage de produits sur place et à élargir les débouchés des productions maliennes. Sa réussite ne se mesurera pas seulement à ce que le Mali achète, mais surtout à ce que ses entreprises pourront produire, transformer, entretenir et vendre grâce à des investissements économiquement viables.
Boucadary DOUMBIA
Ancien Directeur général du commerce, de la consommation et de la concurrence du Mali
Source Maliweb

